Scène de prédation (Runcinia grammica et Apis mellifera)

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English translation
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Au cours de mes balades naturalistes, il m’a été plusieurs fois donné l’occasion d’être témoin de cette parfaitement étrange scène : une abeille mellifère, immobile, reposant sur une fleur. Parfaitement étrange, car cette dernière ne présente pas l’agitation, l’empressement que l’on prête habituellement aux abeilles butinant des fleurs. A la question « que fait-elle ? », l’imagination du spectateur pourrait s’enflammer, mais pour découvrir ce qu’il en est vraiment, il faut changer de perspective. Souvent, ce changement intervient lorsque l’on décale notre point de vue, que l’on se rapproche de l’abeille, que l’on regarde sous la fleur… Surgit alors la vérité qui transforme cette bucolique scène en scène macabre : l’abeille est immobile car elle a été prédaté.  Et pas par n’importe quoi : par une araignée de la famille des Thomisidae.

Les Thomisidae forment une vaste famille comprenant à ce jour 2153 espèces réparties dans 169 genres. Les araignées de cette famille se reconnaissent notamment à leurs pattes I et II qui s’écartent sur le côté, donnant l’impression qu’elles veulent vous enlacer (ou vous donner le baiser de la mort si vous êtes un insecte). Elles ne tissent pas de toiles pour chasser : au lieu de cela, elles tendent de patientes embuscades à leurs victimes. Leurs deux premières paires de pattes leur servent justement à saisir fermement leurs proies, le temps de les mordre. Beaucoup d’araignées chassent sans tisser de toiles mais en étant actives, en mouvement : l’immobilité que déploient les Thomisidae n’est ainsi pas courante (sans mauvais jeu de mots). Certaines Thomisidae chassent près du sol et sont donc plutôt généralistes en matière de proies, tandis que d’autres s’installent au niveau des fleurs. Comme une faune particulière fréquente ce milieu floral, ces Thomisidae « floricoles » sont devenues des « spécialistes » de cette faune particulière, à savoir notamment des hyménoptères (comme les abeilles mellifères ou les bourdons), des diptères (comme les syrphes), ou encore des lépidoptères. Elles attendent patiemment qu’une proie se pose sur la fleur à proximité d’elles, puis attaquent subitement et rapidement, souvent au niveau de la tête. En quelques secondes, la proie est neutralisée. Cependant, toutes les attaques sont loin d’être des réussites, ce qui pourrait expliquer pourquoi elles ne sont pas strictement spécialistes et qu’elles se contentent in fine d’attaquer tout ce qui passe à portée de pattes.

L’une des Thomisidae les plus connue est sans doute Misumena vatia, qui possède l’étonnante capacité de changer de couleur (dans une gamme cependant limitée allant du blanc au jaune, et en plusieurs jours) en fonction de son support de chasse, afin de se fondre dans le décor et de passer inaperçue. Souvent d’ailleurs, on aperçoit les Thomisidae floricoles que lorsqu’elles bougent pour se mettre à l’abri de l’ombre du naturaliste s’approchant de leur fleur, ce qui peut rendre la vie dure à quiconque veut les photographier. Ici, il ne s’agit pas de cette espèce, mais d’une autre : Runcinia grammica. Elle ressemble parfois à s’y méprendre à M. vatia, mais l’œil aguerri saura les différencier. Une astuce consiste à observer le bloc oculaire : une carène blanche sépare les yeux antérieurs des yeux postérieurs chez R. grammica. La carène de l’individu prédatant l’abeille n’est pas vraiment visible, celles du mâle l’est cependant beaucoup plus. Vous remarquerez la dissemblance frappante entre le mâle et la femelle. Ce phénomène, appelée dimorphisme sexuelle, est relativement important chez cette espèce ainsi que chez les autres Thomisidae floricoles.

 

 


Dernière mise-à-jour : 11 février 2021

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