Chasseuse de grillons (Sphex funerarius)

Version française
English translation
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Si je vous parle de guêpes, que voyez-vous, qu’imaginez-vous ? Sans doute dans vos esprits apparaîtra un insecte volant jaune et noir qui a la fâcheuse habitude, dit-on, de piquer gratuitement. D’ailleurs, une première recherche sur Google Image confortera cette représentation de la guêpe. Cette guêpe-là appartient au genre Vespula, famille des Vespidae. Il y a aussi d’autres guêpes très proches mais qui s’en distinguent notamment par une plus grande taille, des pattes pendantes en vol et des antennes orangées : ce sont les guêpes dites guêpes polistes ou polistes, appartenant au genre Polistes, famille des Vespidae. Sans nul doutes avez-vous déjà entendu parler et des guêpes et des frelons, ce qui suggéreraient que les guêpes et les frelons sont deux types de créatures distincts. Mais si je vous disais que les frelons étaient des guêpes ? D’un point de vue taxinomique, le terme guêpe est un terme un peu fourre-tout, qui désigne d’innombrables espèces appartenant à des familles, superfamilles, et autres clades différents, aux mœurs et aux aspects différents… Leur seul point commun est d’appartenir à l’ordre des Hyménoptères (ce qui est aussi le cas des abeilles, des fourmis…). Ainsi, pour s’y retrouver mieux vaut éviter d’utiliser le terme « guêpe » seul, et l’on préfèrera soit préciser de quelles guêpes il s’agit (guêpe poliste, guêpe apoïde, guêpe ichneumon…) soit utiliser directement le nom scientifique ou sa traduction direct (Polistes/poliste, Ichneumonidae/ichneumon, Sphecidae/sphex, Chrysididae/chrysididé…). Tout ce laïus pour vous dire de ne pas être étonné de voir qualifier l’insecte de cet article de « guêpe », il s’agit en effet d’un membre de la famille des Sphecidae (un sphex), l’une des nombreuses familles d’hyménoptères pouvant être qualifiées de « famille de guêpes »…

Passons maintenant aux présentations proprement dites. Notre insecte du jour est une femelle de Sphex funerarius (famille des Sphecidae donc). C’est une guêpe solitaire et non sociale comme les Polistes ou les Vespula, et même une guêpe fouisseuse qui va creuser des terriers dans le sol en guise de nid. On la surnomme « sphex gryllivore » car les femelles chassent des orthoptères, particulièrement des grillons. Ces proies-là ne sont pas pour les adultes, ceux-ci se nourrissant de pollen, mais pour leurs larves terriblement carnassières. La maman Sphex funerarius va d’abord creuser un terrier dans le sol. Puis, elle va se mettre à la recherche d’un orthoptère. Une fois trouvé, elle va le paralyser en le piquant plusieurs fois au niveau de certains ganglions nerveux. Le venin paralysant a tôt fait d’agir, et voici maintenant que l’orthoptère est paralysé, mais bien vivant. Le sphex va ensuite transporter l’orthoptère jusqu’à l’entrée de son nid. Là, elle va inspecter son terrier, puis ressortir, attraper la proie et la déposer au fond de son terrier. La maman pondra un œuf et scellera le terrier. L’œuf éclora et la larve nouveau-née dévorera petit à petit l’orthoptère afin de se développer. Jean-Henri Fabre, entomologiste connu pour ses Souvenirs Entomologiques, nous décrit une expérience intéressante à laquelle il s’est livré lorsque le sphex visite son terrier avant d’y déposer sa proie :

Voici le fait : au moment où le Sphex opère sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l’entrée du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte, jette son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend encore, mais seul. Même manœuvre de ma part, même désappointement du Sphex à son arrivée. Le gibier est encore rapporté au bord du trou, mais l’hyménoptère descend toujours seul ; et ainsi de suite, tant que ma patience n’est pas lassée. Coup sur coup, une quarantaine de fois, j’ai répété la même épreuve sur le même individu ; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n’a jamais varié.

Constatée chez tous les Sphex qu’il me prit désir d’expérimenter dans la même bourgade, l’inflexible obstination que je viens de décrire ne lassa pas de me tourmenter l’esprit quelque temps. L’insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale, que les circonstances ne peuvent modifier en rien ; ses actes seraient invariablement réglés, et la faculté d’acquérir la moindre expérience, à ses propres dépens, lui serait étrangère.

-Jean-Henry Fabre, Souvenirs Entomologiques, série 1, chapitre 6

 

Ainsi, cet insecte témoignerait d’une intelligence mécanique, presque informatique, sans aucunes capacités d’adaptations… L’expérience a tellement marqué les anglais qu’ils en ont créés un adjectif : « sphexish », désignant quelque chose (ou quelqu’un) de préprogrammé, rigide. Le nom associé à l’adjectif a même été créé : « sphexishness », ainsi que son contraire : « antisphexishness ». En réalité, et bien que cette image d’insecte « robotique » soit restée, tous les Sphex ne présentent pas cette « boucle mécanique», comme en témoigne Fabre quelques lignes plus tard :

L’année d’après, en temps opportun, je visite le même point. Pour creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de l’emplacement élu par la génération précédente ; elle a aussi fidèlement hérité de ses tactiques : l’expérience du Grillon reculé donne les mêmes résultats. Tels étaient les Sphex de l’année passée, tels sont ceux de l’année présente, également obstinés dans une infructueuse manœuvre. L’erreur allait s’aggravant, lorsqu’une bonne fortune me met en présence d’une autre colonie de Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence mes essais. Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à celui que j’ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et l’entraîne immédiatement dans le terrier. Qui fut sot ? Ce fut l’expérimentateur déjoué par le malin hyménoptère. Aux autres trous, qui plus tôt, qui plus tard, ses voisins éventent pareillement mes perfidies et pénètrent dans leur domicile avec le gibier, au lieu de s’obstiner à l’abandonner un instant sur le seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci ? La peuplade que j’examine aujourd’hui, issue d’une autre souche, car les fils reviennent à l’emplacement choisi par les aïeux, est plus habile que la peuplade de l’an passé. L’esprit de ruse se transmet : il y a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment suivant les facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous, l’esprit change avec la province. — Le lendemain, en une autre localité, je recommence l’épreuve du Grillon. Elle me réussit indéfiniment. J’étais tombé sur une tribu à vues obtuses, une vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières observations.

-Jean-Henry Fabre, Souvenirs Entomologiques, série 1, chapitre 6

 

 


Dernière mise-à-jour : 29/10/2020

 

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